Coincé entre deux monuments de la représentation cinématographique des extra-terrestres par Spielberg Rencontres du 3ème type en 1977 et ET l'extraterrestre en 1984, La Soupe aux choux (1981) est un tour de force qui parvient tout à la fois à être puissamment récapitulatif et tout à fait séminal.
De Rencontres du troisième type, il reprend toute la métaphysique de l'aspiration à l'Ailleurs et le constat que l'ouverture à l'inconnu se passera du langage. La Communication avec le troisième type ne sera possible que via la lumière et à la musique dans l'Arkansas, et via le langage du corps dans toute ses manifestations aux Gourdiflots.
Si les analogies thématiques et plastiques avec le chef d'œuvre de Spielberg sont frappantes, les différences le sont tout autant. Nul fantasme chez nos héros d'aller parcourir le hors-champs intergalactique où l'herbe serait plus verte. De même, à l'inverse de Rencontres, on serait bien en peine de déceler chez Le Claude et le Bombé, la moindre envie de briser d'hypothétiques chaînes les retenant à un quotidien routinier pour s'acculturer à une civilisation exogène détentrice d'une Vérité a priori supérieure.
Pas de nouvelles frontières à conquérir dans La Soupe aux choux, la Vérité n'est pas ailleurs, et si l'appétit y est constant, ce n'est jamais celui de la conquête.
Si le contexte est interplanétaire, l'enjeu est lui bien localisé, il s'agit juste au fond de trouver le moyen de continuer à cultiver son propre champs et de communiquer avec son voisin, de penser et panser ses plaies plutôt que de les fuir.
Cette réponse cinglante de Jean Girault à Steven Spielberg, inspira ET l'extra-terrestre à ce dernier une poignée d'années plus tard. Home sweet home, désormais un alien veut juste retourner chez lui, l'enfant doit lui apprendre à y vivre.
Car E.T. reprend à La Soupe aux choux son ingrédient secret, son cœur battant : Il s'agit de deux récits de deuils. Si Elliot peine en début de métrage à faire celui de son père parti vers d'autres cieux (le Richard Dreyfuss de Rencontres?), Le Claude est tout à la douleur de la perte de l'être aimé, La Francine.
Dans les deux cas, l'extra-terrestre, par ses capacités surhumaines, donnera à son élu être humain ce qu'il semble souhaiter de prime abord. Elliot souffrant de solitude ne sera plus seul car relié empathiquement à la créature, Le Claude verra lui sa Francine ressuscitée.
"Quand le diable veut te jouer un tour, il exauce tes souhaits" dit-on. Et c'est ce qui arrivera à nos personnages. L'un n'est certes plus seul mais s'oublie et frôle la mort, l'autre retrouve sa Francine et finit par la perdre à nouveau.
Au début des deux films, le passé hante le présent et le rend impossible, jusqu'à ce que l'acceptation advienne grâce aux extra terrestres (sans qu'aucun des films ne statuent réellement si ce processus éducatif est conscientisé ou le fruit de leur cruelle naïveté). Car c'est bien le Temps le sujet profond de La Soupe aux choux et de E.T.
Confronté aux temps qui changent et à la trop brève joie de voir sa moitié revenue physiquement au temps de sa flamboyante jeunesse, Le Claude doit accepter de la laisser quitter la maison, tout comme Elliot doit laisser E.T. retrouver la sienne. Chez Girault, la Francine est une allégorie, une figure, un symbole. Non pas le symbole de la Femme, l'Être féminin perdu par le péché originel, mais l'inéluctable emblème d'un monde qui change, et qu'on ne peut faire revenir en arrière. Il faut l'accepter, l'embrasser, combattre ses contradictions si nécessaire. Jean Girault est un cinéaste progressiste.
Chez Girault comme chez Spielberg, l'extraterrestre est un révélateur, un catalyseur des pulsions et des névroses, mais enrobé dans une forme attirante, sympathique, presque bonhomme. Le E.T du titre chez le réalisateur étasunien adopte une forme quasi excrémentielle, forme immédiatement commune et rassurante. Chez Girault, il se fait plus subtil et raffiné, spécificité culturelle pourrions-nous dire dans un élan de chauvinisme. La Denrée est rond, au visage dodu, voire potelé, presque enfantin. Dans les deux films, la Révélation vient de l'innocence.
La Différence entre Rencontres du troisième type et La Soupe aux choux et dans son sillage ET épouse le distinguo lumineux de Gilles Deleuze entre Image/Mouvement et Image/Temps et il aurait été passionnant de voir se poursuivre ce dialogue par films interposé entre les deux grands cinéastes. Hélas Jean Girault tragiquement disparu durant le tournage du Gendarme et les gendarmettes n'eut même pas l'occasion de prendre connaissance de la réponse de Spielberg.
Gageons qu'il aurait eu à redire tant un angle mort subsiste chez Spielberg. En effet une autre grande date du film d'extra-terrestre irrigue souterrainement La Soupe aux choux, Alien de Ridley Scott sorti 2 ans plus tôt.
Cela ne se joue évidemment pas sur le territoire de l'intime, ni sur celui de la communication inter-civilisationnelle (fort limité avec le xénomorphe), mais plutôt dans une façon similaire d'ancrer leurs récits dans un univers profondément populaire (prolétaire chez les routiers de l'espace d'Alien, et agricole chez nos paysans retraités) et surtout dans l'idée brillante et subversive que l'irruption de l'extra-terrestre ne fait que révéler la profonde inhumanité de la société dans lesquels nos héros évoluent (La Compagnie Weyland Yutani et la mairie du chef lieu auquel Les Gourdiflots est rattaché). Car Le Claude et le Bombé sont tout aussi « expandable » sur l'autel de l'efficacité que l'équipage du Nostromo. Girault s'inscrit là dans la lignée, comme Scott, du cinéma classique américain, et notamment du cinéma de John Ford.
On attendait rarement à cette époque Spielberg sur le terrain du politique (l'idée fera son chemin, il y viendra des années plus tard) là où Jean Girault y était lui tout à fait à son aise. Il est ainsi peu de film qui auront saisir avec autant d'acuité et de prescience le malaise sociétal qui s'empara de la société française à l'orée des années 80.
Nous l'avons dit, Girault est un progressiste, mais aussi un symboliste. Bien qu'il s'en défendait (voir les fameux entretiens "JG par JG" de Serge Daney"), Girault a fait usage tout au long de sa longue carrière d'une symbolique alliant le référent populaire à la rhétorique matérialiste marxiste, emprunt d'un esprit libertaire purement bakounien. De Faites sauter la banque ! (tout un programme !) à Les murs ont des oreilles (réquisitoire anti-stalinien, la même année où Alexandre Soljenitsyne est expulsé d'URSS à la suite de la publication de L'Archipel du Goulag ), Girault insuffle un agenda politique à chacun de ses films. S'inspirant (plus qu'adaptant réellement) le livre de René Fallet, immense auteur contempteur de la modernité à l'ère d'un capitalisme bientôt tardif, Girault donne à considérer la mort des campagnes au profit de la sur-industrialisation des champs et la finitude d'un certain mode de vie, que pourtant jamais il ne glorifie. Il semble nous dire que ce n'était pas mieux hier, ce sera différent demain.
Relativement préservé du remembrement qui reconfigura la vie et les paysages agricoles après guerre, le bocage Bourbonnais (recréé en banlieue parisienne, l'illusion est parfaite, on croirait y humer les senteurs musquées des haies et talus) était le lieu idéal pour l'action de La soupe aux choux tout à la fois trace documentaire solide d'une France immémoriale et fragile rempart contre les assauts de la modernité lancé au galop par le septennat finissant de Giscard et sa tertiarisation à tout crin. En augmentant le roman de Fallet, Girault livre un réquisitoire certes ludique, mais surtout pamphlétaire.
Le retentissement de La Soupe aux choux sera, on l'a vu, monumental mais paradoxalement assez souterrain. Son influence infusera avant tout l'oeuvre des meilleurs cinéastes hollywoodiens. Et s'il y a bien un qui s'en inspirera, c'est Christopher Nolan, via son opus magnum de 2014, Interstellar.
Un héros veuf, une ruralité devenue impossible, des êtres aimés se retrouvant à la faveur de torsions temporelles à des ages différents de leurs vies, la communication à travers l'espace et le temps (via des trous noirs dans les deux cas), et une fin identique dans une ferme devenue écomusée qui propulsée dans l'espace intersidéral deviendra l'avenir du terroir. On serait quasiment à la limite du plagiat si Nolan ne substituait au matérialisme critique de La Soupe aux choux un positivisme apolitique, certes réactionnaire, mais plus fun, Hollywood oblige...
Chez Nolan, il ne s'agit plus de réinvestir le domaine de la physicalité, de la matérialité pure, mais celui plus métaphysique de la temporalité des espaces infinies qui, comme disait Pascal, nous effraient. Si chez Girault, le changement a des origines sociales, historiques, industrielles, chez Nolan tout cela est indicible, c'est le mildiou divin qui provoque l'action et les actions. Glissement sémantique, glissement antithétique, et par conséquent glissement idéologique. Girault reste jusqu'au bout un moraliste et un libertaire, à l'inverse de son héritier d'outre-manche fervent croyant en l'immanence de la destinée manifeste.
"La vie s'écoule, la vie s'enfuit. Les jours défilent au pas de l'ennui" écrivait Raoul Vanneigem en 1961. Dans La Soupe aux choux, la vie s'écoule, la vie s'enfuit, mais grâce à ce film nos jours sont eux, comme les rires et les larmes des spectateurs, immortels.
MONUMENTAL :
Format large, durée extraordinaire, spectacle grandiose, fresque épique, gigantisme des décors et paysages, tournage au long cours dans des conditions parfois extrêmes, cinéastes démiurges emporté par leur hubris, l'histoire du Cinéma est ponctué de ces films inouïs qui nous rappellent que le Cinéma peut être plus grand que la Vie, et que sa place est résolument sur grand écran.
Les séances "Monumental" sortiront ces films du musée en les remettant à leur place, un écran de Cinéma, celui de notre grande salle.
MONUMENTAL :
Format large, durée extraordinaire, spectacle grandiose, fresque épique, gigantisme des décors et paysages, tournage au long cours dans des conditions parfois extrêmes, cinéastes démiurges emporté par leur hubris, l'histoire du Cinéma est ponctué de ces films inouïs qui nous rappellent que le Cinéma peut être plus grand que la Vie, et que sa place est résolument sur grand écran.
Les séances "Monumental" sortiront ces films du musée en les remettant à leur place, un écran de Cinéma, celui de notre grande salle
Event Venue
Cinéma Arvor, 5D Rue de Châtillon, 35000 Rennes, France, Rennes
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